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« IL FAUT EN FINIR AVEC LA FUSION DU POLITIQUE ET DE L’ÉCONOMIQUE »


Hasni Abidi et Jean-Pierre Séréni analysent les enjeux de la transition en Tunisie et en Égypte et la nature du soutien du G8 aux processus en cours.

Quels sont les enjeux politiques et économiques de la transition ?

HASNI ABIDI : Un des premiers enjeux de la transition politique, c’est l’identification de ses acteurs, ceux qui sont capables de mener à bien les réformes politiques et de piloter cette transition. L’interrogation porte sur la forme qu’elle prendra. Faut-il s’appuyer sur les anciennes institutions, sur la Constitution légèrement amendée ou faut-il travailler sur de nouvelles institutions et une nouvelle constitution ? L’enjeu économique et financier est également essentiel car les causes économiques et sociales qui ont conduit à ce printemps arabe sont toujours là et elles se sont même aggravées, surtout avec la crise libyenne et les flux migratoires qui en découlent.
Pourquoi ?

JPS : La nouveauté politique submerge tout et, dans ces conditions, les questions économiques sont reléguées au second plan.

HA : L’économique était monopolisé par ceux qui exerçaient le politique. La libéralisation politique n’a pas profité à la libéralisation économique. On n’a pas vu une classe moyenne, un entreprenariat en mesure de pouvoir jouer à la fois un rôle politique et économique. C’est pour cette raison que l’économie ne paraît pas prioritaire alors que c’est en réalité un des moteurs de ce printemps démocratique. Pour réussir cette transition, il faut avoir une alternative économique qui ne soit pas politisée. Il faut absolument que la gestion des affaires économiques soit indépendante.

JPS : Il faut détricoter ce qui était la fusion du pouvoir économique et du pouvoir politique. Le nouveau pouvoir politique doit laisser le pouvoir économique en dehors de son jeu et inversement le pouvoir économique tel qu’il existait et qui était extrêmement puissant doit respecter les nouvelles institutions et ne pas essayer de les influencer. Cela va être difficile car le champ politique joue plutôt l’unité nationale. Par conséquent, les choix économiques et sociaux nouveaux vont diviser la société.

Quelles sont les priorités politiques et économiques ?

JPS : Il faut prendre des mesures d’urgence car il y a un mauvais cap à passer : ralentissement de la croissance, des échanges, du tourisme, augmentation du chômage. Mais les mesures financières suffiront-elles ? Ne faut-il pas en envisager d’autres telles que le rétablissement de certains taux de change, le sursis à transfert de capitaux, de profits des entreprises étrangères installées dans ces pays. Le programme à mettre en place ensuite doit mobiliser les capitaux privés internes et attirer des capitaux externes.

HA : Il est difficile, alors que la sécurité n’est pas assurée, de convaincre les investisseurs européens, du Golfe ou locaux d’investir, de faire confiance à ces marchés. L’un des pactes qui a fait le bonheur de ces pays du Sud est la sécurité et la stabilité. La sécurité, cela veut dire ouvrir le débat à d’autres forces, y compris aux forces du passé. Il faut ouvrir le champ politique, en excluant bien évidemment ceux qui ont les mains tachées de sang (c’est du ressort de la justice). L’exclusion du champ politique de certains éléments peut perturber cette transition et peut être la cause de l’instabilité.

Les annonces faites à Deauville lors du G8 sont-elles en mesure de donner satisfaction aux pays du Sud ?

JPS : Cinq milliards de dollars vont être répartis sur deux ans (2011-2012) entre Le Caire (3,5 milliards) et Tunis (1,5milliard). Ces sommes viennent des insti - tutions multinationales, la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, et d’agences nationales comme l’Agence française de développement, la Banque européenne d’investissement. C’est l’endettement qui, à terme, va poser des problèmes. La relance de ces économies peut-elle se bâtir sur l’endettement ?

HA : À Tunis, le Premier ministre espagnol, qui a été le premier à se rendre sur place, a annoncé un plan Marshall. Celui-ci a été bien accueilli, la situation étant particulièrement difficile en raison des flux migratoires, du retour des travailleurs tunisiens et égyptiens de Libye, avec une baisse conséquente de transfert de devises. Les pays du Golfe ont aussi une responsabilité et ils devraient participer à l’effort pour soutenir cette transition car de sa réussite dépend la stabilité de la région. La stabilité, ce n’est pas un kit électoral, c’est un tout avec des dynamiques économiques et sociales en mesure de porter le changement, de soutenir les partis politiques, les syndicats, le tissu économique. Ce sont là des priorités et l’Europe a une expertise à apporter.

Cela a-t-il un sens de parler de plan Marshall ?

JPS : Non parce qu’historiquement les Américains donnaient des devises aux États européens pour importer des marchandises américaines. Ici, nous sommes dans un schéma de prêts qu’il faudra rembourser et c’est bien la difficulté. Est-ce que la combinaison entre les prêts et les dons est satisfaisante ? Je ne pense pas que ces deux pays soient en mesure de supporter un plan Marshall, quel que soit le nom qu’on lui donne, en Tunisie on a parlé de plan Bouzidi, il va falloir le revoir afin qu’il y ait plus de dons et moins de prêts.

Les bouleversements actuels permettront-ils une intégration régionale ?

HA : Les pays du Sud ont besoin de cette intégration pour leur survie, pour devenir un interlocuteur valable face aux institutions financières internationales.

JPS : L’intégration sera peut-être plus facile d’un point de vue humain mais sans être pour autant exclusive. Ces pays ont une population jeune et un besoin de forte croissance. Doivent-ils se brancher uniquement sur l’ensemble européen qui est une importante masse à très faible croissance. Ne faut-il pas regarder vers des zones à croissance rapide comme l’Asie et établir des liens avec ces pays qui dépassent le simple lien commercial ? L’intégration vers le voisin européen oui, mais en explorant d’autres pistes.

Quelles seraient les premières mesures d’urgence qui permettraient cette transition et les écueils à éviter ?

HA : Pour qu’une transition soit réussie, il faut un processus de négociation qui inclut toutes les composantes et ne pas recourir à d’anciennes méthodes. Le ministre britannique des Affaires étrangères a déclaré : « Nous ne voulons pas que la Libye soit un autre Irak », référence à la politique de débathification, c’est-àdire de démembrement du parti au pouvoir, de l’armée et de la police en Irak qui ont coûté très cher. La volonté de casser à tout prix avec le passé peut être dangereuse. Miser sur la réconciliation, inclure toutes les sensibilités politiques sont les conditions d’une transition réussie.

JPS : Le problème central est de ne laisser personne à l’écart. Il faut que les changements opérés soient négociés et acceptés par la population. La question du consensus va s’imposer. Il n’est du pouvoir de personne de faire disparaître le courant nationaliste incarné par le PND et le RCD au nom de l’histoire passée, car ces courants existent toujours. Il y a deux tendances à l’oeuvre : la réconciliation et l’épuration. Mais, avec le temps, la première prendra le pas sur la seconde. La difficulté du débat public est compréhensible. Les gens ont du mal à dialoguer, à entendre des opinions différentes, le débat a tendance à disparaître. Il y a là un apprentissage indispensable à faire pour que les processus puissent être à la fois consensuels et toucher le maximum de personnes.

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  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/special/_il_faut_en_finir_avec_la_fusi_1/
  • Publié le 30 août 2011