Point de vue
Irak, cinq ans après: du régime de Saddam a l’occupation américaine ; à quand un Irak stable ?
Entre la crise financière et économique qui secoue les Etats-Unis et la lutte des élections primaires entre Hillary Clinton et Barak Obama qui s’intensifie un peu plus après le vote de chaque Etat, les medias américains s’attardent moins sur l’Irak. Le 19 Mars 2008 marquait cependant ‘l’anniversaire’ du début de l’opération Iraqi Freedom, lancée par l’administration Bush cinq ans auparavant, en Mars 2003.
D’après l’intervention du 19 Mars 2008 de George Bush au Pentagone, le bilan des cinq ans de la guerre en Irak semble relativement positif. L’Irak n’est plus sous le joug de Saddam Hussein ; la démocratie a remplacé la répression et la torture. Les pays voisins de l’Irak, ainsi que les forces de l’ONU dans la région ne sont plus sous la menace des attaques et invasions irakiennes. Grâce à l’intervention américaine ‘the world is better and the United States of America is safer’ selon la formule employée par George Bush.

Toutefois, suite a l’opération Iraqi Freedom, aussi bien l’Irak que les Etats-Unis se trouvent aujourd’hui face à de nombreux défis.
Du côté des Etats-Unis, l’opinion publique est de plus en plus hostile à la poursuite de la guerre. La population américaine commence à sérieusement douter d’une victoire définitive dans la région et le fantôme de la guerre du Vietnam semble refaire surface dans les mémoires. De plus le coût de la guerre pèse de plus en plus sur le budget américain, notamment dans une conjoncture marquée par la crise économique qui sévit et menace de se transformer en récession. Les coûts, aussi bien au niveau de l’effectif des troupes présentes sur le terrain, qu’au niveau du matériel de guerre nécessaire, ou bien des efforts financiers, stratégiques, diplomatiques et politiques nécessaires pour mener a bien une opération d’une telle ampleur deviennent une charge pénible pour l’administration Bush.
Du côté Irakien, la situation est incomparable au régime de Saddam Hussein. Une guerre civile entre les groupes Sunnites, Shiites et Kurdes menace le pays. Des groupuscules terroristes émergent en opposition à la présence américaine. Les attaques suicides à Bagdad, comme dans le reste du pays, sont devenues un fait de la vie quotidienne. Depuis la dissolution de l’armée Irakienne, les structures locales capables de gérer les mouvements d’insurrection sont plutôt faibles et manquent de légitimité. Bien que le pouvoir soit aux mains des Irakiens, le gouvernement est principalement dirigé par les américains. De ce fait, le gouvernement Irakien n’est pas considéré légitime par une partie de la société ce qui constitue un problème quand à l’avenir du pays.
Face à l’imposante impopularité de cette guerre, on se pose la question de savoir si la solution serait un retrait des troupes américaines. Selon Bush un retrait est hors de question tant que la situation Irakienne n’est pas stabilisée. Son mandat se termine cependant à la fin de l’année 2008. Son successeur Républicain éventuel, John McCain, tient une position encore plus ferme sur le sujet : le retrait américain de l’Irak est inenvisageable. Les Etats-Unis y resteront aussi longtemps qu’il le faut, ‘même si cela implique de garder une présence américaine dans la région pour plus de cent ans’. Les démocrates eux, Clinton tout comme Obama, privilégient un retrait progressif des troupes dès leur arrivée au pouvoir.
Un autre enjeu important de la situation irakienne se joue sur le plan régional. Quel est l’avenir d’un état défait au sein d’un Moyen Orient en proie à de nombreux conflits identitaires et sécuritaires ? Il est vrai que l’Irak de Saddam Hussein était un état dictatorial, peu enclin aux libertés civiles et criblé de problèmes. L’intervention américaine a, certes, mis fin à la répression de ce régime autoritaire, mais ouvert une boite de pandore tout aussi menaçante que la précédente.
Dalia Bahous
Assistante de Recherche, CERMAM
Les pays voisins de l’Irak veulent-ils vraiment soutenir le « nouvel Irak » ?
Une conférence des pays voisins de l'Irak et des grandes puissances s’est terminée mardi 22 avril sans toutefois obtenir d'engagement concret. La réunion s'est tenue à Koweït en présence de représentants des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU et des autres grandes puissances du G8.
La conférence était destinée à réintégrer l'Irak dans son environnement régional. Le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki a encouragé ses voisins à aider l’Irak en tenant leurs promesses d'annulation de sa dette et d'envoi d'ambassadeurs. Ces deux domaines sont jugés cruciaux pour la stabilisation de l'Irak par Washington, qui voit dans une mobilisation arabe plus forte dans ce pays un contrepoids efficace à l'influence de l'Iran chiite voisin.
En outre, après une réunion lundi 21 avril à Bahreïn avec des représentants de huit pays arabes et de l'Irak, la secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice n'a annoncé aucun progrès lié à ces deux exigences. Les voisins de l'Irak avaient déjà promis d'ouvrir des missions diplomatiques à Bagdad, mais aucun n'a eu lieu jusque à l’heure. Ils insistent toujours pour que l'Irak rembourse ses dettes et verse les compensations pour les dommages causés par la guerre du Golfe en 1991.

La question essentielle consiste à savoir si les pays voisins de l’Irak souhaitent vraiment stabiliser la situation en Irak et soutenir la création d'un nouvel Irak, puissant et démocratique?
La réponse est plutôt non. La plupart des pays voisins de l’Irak n’ont aucun intérêt à ce que l’expérience irakienne soit couronnée de succès ; ils visent à limiter l'instabilité et le chaos à l’intérieur de l'Irak et à prévenir son expansion dans les pays voisins.
Le rôle destructif de l’Iran en Irak est très clair ; il s’exprime par son soutien aux milices armées et par l’entretien de troubles et de conflits internes. L'Iran utilise l'Irak comme un moyen de pression dans son conflit avec les États-Unis, en particulier ce qui concerne son dossier nucléaire.
La Syrie qui est accusée d'abriter des terroristes et de faciliter leur passage à l'Irak cherche aussi à exploiter le dossier irakien dans ses négociations avec l'Occident en général et les États-Unis en particulier en ce qui concerne le Tribunal Spécial pour le Liban (TSL) visant à juger les auteurs de l'attentat qui a causé la mort de l'ex-Premier ministre Rafik Al-Hariri, ainsi que les auteurs d'une quinzaine d'autres attentats depuis 2004 dans le pays. La majorité parlementaire anti syrienne au Liban accuse la Syrie d'avoir commandité l'assassinat de Rafic Al-Hariri ainsi que les autres assassinats de personnalités libanaises anti-syriennes. Mais Damas nie toute implication. La Syrie vise aussi à briser l'isolement international en jouant un rôle actif dans la crise irakienne.
Le succès de l'application du système fédéral en Irak et la création de la région du Kurdistan irakien où les Kurdes peuvent obtenir de nombreux privilèges et pouvoirs suscite de grandes craintes dans la Turquie voisine et dans tous les pays voisins où vivent des Kurdes. Le Kurdistan irakien pourrait devenir un exemple à suivre par les Kurdes résidant dans les pays voisins. Il pourrait également être un havre pour les opposants Kurdes, comme ce fut le cas avec le PKK qui a entraîné l’incursion turque au nord de l’Irak au mois de février dernier.
Ce qui concerne la Jordanie, le roi jordanien Abdullah II a exprimé ouvertement sa crainte de la possibilité d'un croissant chiite dirigé par l'Iran surtout après l'arrivée des parties religieuse chiites irakiennes au pouvoir. Ces parties reprochent à la Jordanie sa coopération avec l'ancien régime et l’accuse d'abriter les Baasistes et les terroristes et de les envoyer en Irak. Le retrait des forces américaines de l'Irak à la lumière de la détérioration de la sécurité nuira à la Jordanie. La présence des groupes armés, en particulier Al-Qaida dans la partie ouest (sunnite) de l'Irak et frontalière avec la Jordanie laisse planer le péril de l'exportation des opérations terroristes, d’autant plus que la Jordanie a souffert de terrorisme transfrontalier matérialisé par les explosions à Amman et à Al-Aqaba à l’initiative d’Irakiens sous l'impulsion d’Al-Qaida. C’est la raison pour laquelle la Jordanie produit des efforts considérables afin que les américains ne retirent pas leurs soldats, ce qui à son tour complique la situation.
L’Arabie saoudite a, pour sa part, été accusée par les États-Unis de ne pas soutenir le gouvernement de Nouri al-Maliki, de ne pas faire des efforts visant à mettre fin à la violence en Irak et, enfin, de soulever les parties sunnites contre le gouvernement chiite. Nawaf Obaid, le conseiller à la sécurité du gouvernement de Ryad, a noté que « si les forces américaines se retirent de l'Irak brusquement, l'Arabie saoudite interviendra fortement pour soutenir les Irakiens sunnites contre les chiites soutenus par l'Iran. »
En dépit de la position officielle de Ryad contre le terrorisme et la présence d’Al-Qaida dans le royaume, force est de noter sa volonté manifeste d’inciter les jeunes Saoudiens moudjahidin à combattre en Irak pour enrayer le gouvernement irakien dominé les chiites et l'influence iranienne en Irak. L’Arabie Saoudite craint aussi l'influence croissante des minorités chiite saoudite qui sont la majorité de la population dans l'est du pays riche en pétrole. Il est clair que l'Arabie saoudite ne parviendra pas à construire une relation avec le gouvernement irakien tant que ses demandes d'un équilibre interne entre toutes les parties irakiennes ne sont pas réunies.
En ce qui concerne le Koweït, les événements de 1990 au moment de l'invasion irakienne au Koweït et le rôle facilitateur du Koweït dans l'occupation de l'Irak en 2003 ont causé un important fossé entre les deux pays. De plus, La question de la dette irakienne et les réparations au Koweït n’ont pas encore été réglées d’une façon équitable. Rappelons que L'Irak doit verser 5% de ses revenus pétroliers à un fonds créé par le Conseil de sécurité de l'ONU après l'invasion du Koweït par les forces du président irakien Saddam Hussein en août 1990, il s’agit de réparations de guerre au moment où l'Irak a besoin de ces montants pour la reconstruction. D’ailleurs, le Koweït ne souhaite pas la présence d'une Irak forte afin d'éviter ce qui s'est passé en 1990, en particulier après la déclaration de Nouri al-Maliki devant le Parlement irakien en 2005 alors que l’on évoquait des violations de la frontière entre l’Irak et le Koweït : « ce qui se passe pourrait établir une situation grave et pourrait ramener les relations entre l'Irak et le Koweït à zéro au point de départ.» De telles déclarations font douter les Koweïtiens de l’intention du gouvernement irakien et les découragent dans leur soutien à la politique de stabilité en Irak.
Enfin, il est clair que la conférence de Koweït ressemble à celles qui lui ont précédé à Charm el-Cheikh et Istanbul, qui n'ont pas données des résultats efficients : ce qui se passe en Irak est difficile à résoudre par une conférence des pays voisins dont les intentions sont animés par des calculs politiques. Aujourd'hui, l’Irak n'a pas besoin d'ouvrir des ambassades ou des consulats qui pourraient contribuer à amplifier le conflit interne en soutenant un certain nombre de milices et de groupes armés. L’Irak a besoin d’un retrait des forces d'occupation, d’un soutien au processus de réconciliation nationale, de la participation des différents groupes composant le peuple irakien à la vie politique, de construire ses forces militaires et sécuritaires sur une base nationale loyale.
Ahmed Al-Shikaki
Chercheur associé au CERMAM
La Gestion de la Crise Houthiste au Yémen
Vendredi 18 Avril 2008, suite à plusieurs mois de tensions au Yémen entre le gouvernement et un groupe Shiite Houthiste, un membre du parlement Yéménite a été assassiné ainsi que son fils et ses gardes de corps. Saleh al-Hindi, membre de la majorité parlementaire, a été pris dans une embuscade lors d’un voyage dans la région de Sadaa, dans le nord du pays. Depuis déjà quelques semaines, les actions violentes du groupe Houthiste établi dans la région de Sadaa, s’intensifient. Les 5 et 6 Avril 2008, de violents accrochages les opposent aux combattants de la tribu Al- Bukhtan, fidèle au gouvernement Yéménite.
La rébellion Houthiste, active au Yémen depuis 2000, a connu depuis, plusieurs pics de violence, notamment en 2004 avec la mort de Hussein Badr ad-Deen al-Houthi. En effet, en septembre 2004, le gouvernement du Yémen annonce officiellement avoir tué le chef du mouvement rebelle Houthiste, Hussein Badr ad-Deen al-Houthi, ce qui stabilise le conflit de manière temporaire. Son père le remplace bientôt à la tête du groupe, et les violences reprennent en 2005, et ce, jusqu’en 2007. A la suite de plusieurs tentatives infructueuses pour cesser les violences, le gouvernement Yéménite signe en juin 2007, avec les Houthistes, un accord afin d’arriver a la fin des hostilités.
Cet accord cependant ne semble pas être appliqué. En février 2008, avec la médiation du Qatar, le gouvernement Yéménite et les Houthistes signent à Doha un autre document pour l’exécution de l’accord de 2007.
L’émergence de la rébellion Houthiste du nord du Yémen remonte a peu près à 1984. Dans un pays à majorité confessionnelle Sunnite, les Shiites, et encore plus les Houthistes, sont largement minoritaires. Leur nom leur vient de leur chef, Hussein Badr ad-Deen al-Houthi. C’est un groupe aussi connu sous le nom de ‘Shabab al-Mu'minoon’, ce qui signifie ‘La Jeunesse Croyante’. Ce groupe constitue le plus grand mouvement de la branche Ziadiste du Shiisme. Depuis le début de l’insurrection Houthiste, des milliers de civils et de non civils ont été tués, d’où la crise humanitaire qui sévit dans la région.
Les objectifs de Shabab al-Mu'minoon ne sont pas clairement exprimé. Il est certain qu’ils revendiquent l’arrêt de leur répression et l’acceptation de leur existence par l’armée et le gouvernement du Yémen. Ils ont aussi des revendications financières. Ils condamnent les Américains et leur politique étrangère au Moyen Orient, ainsi que le rapprochement du gouvernement du Yémen avec les Américains. Leurs réclamations les plus vagues et surtout les plus inquiétantes, sont cependant idéologiques. Malgré leur refus de l’admettre, un de leurs objectifs idéologique serait d’établir dans la région de Sadaa un Imama (Califat Islamique), comme avant la révolution de 1962, ce qui représente un sérieux sujet d’inquiétude pour le gouvernement Yéménite. De plus, étant un groupe Shiite, un rapprochement idéologique avec l’Iran serait possible en dépit du manque d’intérêt stratégique des Houthistes pour l’Iran et de l’isolation de leur mouvement. Il est aussi important de souligner l’importance que l’ampleur d’un tel mouvement pourrait avoir pour l’Arabie Saoudite. Un rapprochement entre les Shiites Saoudiens et les Houthistes inquiète en effet le gouvernement Saoudien qui ne voudrait pas que ses frontières avec la région de Sadaa mènent à des turbulences et des soulèvements Shiites au sein de leur pays.
A la crise qui ébranle le Yémen depuis déjà plusieurs années, viennent aussi s’ajouter d’autres problèmes tels que la hausse des prix des produits alimentaires, la présence des forces de Al-Qaida dans le pays et l’activisme de plusieurs mouvements d’insurrection tribaux, en opposition avec le gouvernement central. Reste à savoir comment le gouvernement d’Ali Abdallah Saleh choisira de gérer ces multiples crises.
Dalia Bahous
Assistante de recherche, CERMAM
Analyses
Esclavage à huis clos dans les monarchies du Golfe
Genève accueille ces jours-ci quelque 3000 délégués de 178 pays à la Conférence internationale du travail. L’ordre du jour est le même depuis des années : le respect des normes du travail. On sait d’avance qu’une centaine de discours seront consacrés aux violations que subissent les droits des travailleurs palestiniens. D’autres sujets, en revanche, ne sont jamais abordés. Ou alors la langue de bois reprend le dessus.
Pourtant, les droits de millions d’ouvriers en situation précaire n’ont jamais été autant bafoués qu’aujourd’hui. Si les pays du Golfe engrangent des revenus inégalés grâce à la montée des prix du pétrole, l’essor économique ne profite qu’à une minorité, très occupée à dépenser son argent, et ne sert pas à améliorer les conditions de vie de ceux qui se tuent à la tâche en faisant la richesse des premiers.
Algérie : au cœur du dialogue Nord-Sud
Tribune
Durant trois jours, du 24 au 26 février, s’est tenu à Alger une rencontre inédite sur le dialogue Nord-Sud sur la Méditerranée. En effet, pour la première fois, le Mouvement européen international (MEI) a tenu son congrès hors des frontières de l’Europe. Le symbole est riche. Organisé sous le haut patronage du Président de la République, Abdelaziz Bouteflika, ce congrès a permis la rencontre de plus de 400 participants en provenance des pays du pourtour méditerranéen. Le défi à relever était de taille : les deux rives sont-elles à même de définir une vision commune du futur ?
En savoir plus..Le Cristal Rouge, emblème de la discorde
Une conférence diplomatique rassemblant les 192 Etats signataires des Conventions de Genève s'est clôturée sous l'égide de la Suisse, après avoir adopté un emblème supplémentaire pour le mouvement de la Croix-Rouge. On satisfait ainsi aux demandes des Etats qui ne se reconnaissent ni dans le croissant rouge, ni dans la croix rouge. Malgré les réticences de la Syrie, ce nouvel emblème, le cristal rouge, carré rouge sur fond blanc reposant sur l'une de ses pointes, a été choisi parce qu'il ne possède pas de connotation religieuse, culturelle ou politique. En outre, il n'empêchera en aucun cas l'usage des emblèmes précédents : il n'est qu'un signe de plus, venant s'ajouter à la croix et au croissant rouges.
